MAUDIT !

De Emmanuel Parraud
Sortie le 17 novembre 2021

Alix part à la recherche de son ami disparu dans les hauteurs sauvages de La Réunion, hanté par l’histoire violente et complexe de cette île, habité par les fantômes du colonialisme et de l’esclavage.

Note : 2 sur 5.

Une île brumeuse et sauvage

L’ouverture de Maudit ! troisième long métrage réalisé par Emmanuel Parraud (Avant-poste, Sac la mort), est pour le moins intriguante. Entre flare pointant derrière un paysage volcanique et obscurité totale, la caméra filme en gros plan le visage d’un homme qui semble nous regarder avec prudence. Est-ce nous spectateurs qui l’observons ou l’inverse ? Dans un silence absolu nous pénétrons dans ce film par un long tunnel, sans être certains d’en sortir vivants.

Il nous faudra attendre la sortie d’un concert et le début d’un jogging en compagnie des deux protagonistes Alix (Farouk Saidi) et Marcellin (Aldo Dolphin) pour apercevoir un drapeau français et découvrir un paysage majestueux et écrasant : celui de l’Île de la Réunion. Ces grandes étendues de verdure chatoyante où se jettent les cascades, laissent rapidement place à la nuit et à ses chemins escarpés que la végétation obstrue, et l’on devine alors que ce territoire est bien plus qu’un simple décor paradisiaque. Tourné en partie dans une ancienne plantation, les hauteurs sauvages de l’île participent à créer un sentiment oppressant, véritable terreau pour faire basculer le film vers le genre.

Une quête identitaire

Au détour d’une conversation, nous comprenons qu’Alix et Marcellin ont tous deux grandi en orphelinat avant d’être élevés par une famille d’occidentaux. Avec les années, on sent qu’une fracture s’est progressivement créée entre eux, et qu’il leur ait difficile de conscientiser leur passé clivant. Alors qu’Alix critique le comportement des « métros », ces blancs qui s’installent à la Réunion et qui regagnent la métropole après en avoir bien profité, il fréquente paradoxalement le patron blanc d’un supermarché local. C’est dans cet état d’esprit chaotique, ici sur la terre de ses ancêtres et suite à la disparition de Marcellin, qu’il va progressivement être en proie à la schizophrénie.

Entre approche documentaire et récit de fiction flirtant avec le fantastique, l’aspect formel de ce film hybride tourné en 1/33 cristallise justement ce lent dédoublement étouffant vers la folie. En choisissant un casting composé uniquement d’acteurs réunionnais non professionnels, Emmanuel Parraud nous plonge d’emblée dans une ambiance réaliste qu’il déconstruit petit à petit, quitte à nous perdre en chemin. À l’origine écrits en français, les dialogues sont incarnés en créole et participent davantage à l’ancrage du spectateur sur cette île.

Pour que cette immersion soit totale, la caméra ne lâche pas Alix d’une semelle, il est de tous les plans. Aussi, nous entrons rapidement dans sa tête, voyons à travers ses yeux et nous questionnons comme lui sur le sens de cette réalité qui se délite. Marcellin a-t-il réellement disparu ou a-t-il été tué par le protagoniste ? La policière qui écoute distraite le témoignage penaud d’Alix ne semble pas plus inquiète que ça. Que faut-il donc croire ? À qui se rattacher pour démêler le vrai du faux ? Alors que plusieurs détails pourraient laisser supposer son passage à l’acte, Alix se lance à la recherche de son ami qui réapparaît furtivement, les vêtements ensanglantés.

Des ancêtres qui rôdent

Avant même de se mettre en quête de Marcellin, Alix est observé et entouré d’hommes et de femmes silencieux. Qui sont-ils ? Des invisibles. Ils apparaissent de nuit, d’abord au détour d’un sentier, avant de rôder près des maisons ou au sein d’un bar. Personne ne semble les voir puisqu’aucune interaction n’a lieu, néanmoins leur présence interroge. Que font-ils là ?

Si le sens du film, je le reconnais, m’a quelque peu échappé, je reste perplexe quant à sa volonté de traiter le passé colonialiste lié à l’esclavage par le prisme du registre fantastique. Qu’Alix soit coupable ou innocent importe finalement peu, mais encore faudrait-il connaître la raison de son agissement. Ce qui semble intéresser le réalisateur porte davantage sur l’héritage culturel et historique des réunionnais de nos jours, quant à leurs ancêtres avilis. Hanté par ses origines, Alix est entouré de ces présences funestes et sanguinaires qui prennent de plus en plus de place. Si leur enjeu n’est pas immédiatement explicite, leur mise en action sous le joug de la vengeance interroge. Alors que tout le monde a du sang sur les mains, le film se conclut par cette question : « T’aimes la France toi ? ». Alix n’y répondra pas, il se contentera de suivre ses vieux démons à contre temps.

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