LE PÈRE DE NAFI

de Mamadou Dia
Sortie le 9 juin 2021

Coup de cœur de YODAЯ

Dans une petite ville du Sénégal, deux frères s’opposent à propos du mariage de leurs enfants. Deux visions du monde s’affrontent, l’une modérée, l’autre radicale. Les jeunes Nafi et Tokara rêvent, eux, de partir étudier à Dakar, la capitale, et de vivre avec leur époque. À la manière d’une tragédie, et alors que s’impose la menace extrémiste, les amoureux doivent trouver un chemin pour s’émanciper des conflits des adultes.

Note : 4.5 sur 5.

Une tragédie shakespearienne

Si le titre de ce magnifique premier film signé par Mamadou Dia intrigue, c’est qu’on croirait presque que Tierno et Nafi sont frère et sœur. Leur proximité est perceptible d’emblée et se traduit rapidement par de la bienveillance. Tierno est un imam calme et modéré, interprété par Alassane Sy, et veille sur Nafi, sa fille unique en âge de se marier, incarnée par la comédienne non professionnelle Aïcha Talla.  Tous deux ont une relation fusionnelle, droite, protectrice et émancipatrice. Bien que gagné par la maladie, Tierno se battra pour le bonheur de Nafi, qui est désireuse de poursuivre ses études à Dakar, après avoir épousé Tokara, son cousin passionné de danse.

Tierno ne voit pas cette union d’un bon œil, en raison du froid qui règne entre son frère radicalisé Ousmane, interprété par Saikou Lô, et lui-même. À l’instar de Roméo et Juliette, l’histoire d’amour de ce jeune couple est mise en péril du fait de leurs appartenances et traditions opposées. Il leur faudra donc ruser pour tenter de concrétiser cette relation que Tierno hésite à bénir. À défaut d’alliances, des bracelets en plastique sont échangés dans le secret, puis rompus une fois découverts par les adultes.

Le pathos est réfréné pour servir subtilement un déchirement insoutenable, celui d’une communauté qui vacille face à la montée de l’extrémisme. La mise en scène sert justement très bien cette inquiétude latente au sein du microcosme familial, où les visages sont filmés de très près, accompagnés d’une musique tapie dans l’ombre, et de couleurs flamboyantes qui contrastent avec le mal imminent.

Un western peul

Un plan aérien révèle l’arène de cette tragédie subsaharienne. Le réalisateur originaire de Matam fait pénétrer pour la toute première fois une caméra dans cette petite ville rebaptisée Yonti. On n’en sort pas, le fleuve la borde avant l’installation de checkpoints.

Tierno et le Maire se partagent traditionnellement la gestion de Yonti, une république paisible où la communauté fait corps. Seulement, l’arrivée d’Ousmane va progressivement détruire le cadre établi, à coups de billets de banque enveloppés dans des hijabs, et des promesses généreuses pour un avenir meilleur. Ousmane use d’une tactique machiavélique en se montrant d’abord généreux, – il offre par exemple des semences de mil aux paysans endettés, là où le Maire attendait chaque année la validation du gouvernement. Son autoritarisme ne tarde pas à être mis en place : on fouette les voleurs sur la place publique, les femmes sont voilées intégralement, les enfants rasés et endoctrinés. Sa prise de pouvoir semble ainsi assurée grâce au soutien logistique et financier du Cheikh. Zélé, Ousmane n’hésite pas à user de la force et de la menace, en multipliant par exemple la présence d’armes et d’hommes de mains à ses ordres. En effet, Ousmane ambitionne de devenir le nouveau maire et de régenter le quotidien des habitants, pour la plupart opportunistes.

Extrémisme et cellule familiale

Enrôlé lors de son séjour d’étude en Europe, et revenu depuis au pays, Ousmane veut diffuser une pratique de l’Islam beaucoup plus rigoriste que celle de son frère cadet imam. En rejetant toutes autres pratiques religieuses traditionnelles, relevant même parfois de l’animisme, Ousmane en vient à crever des ballons de foot, interdire la musique et empêcher son fils de danser.

Tierno lui est quelqu’un de beaucoup plus ouvert et au service de ses ouailles, mais à qui on prête de moins en moins d’attention, et dont on oublie même parfois le prénom. Après avoir prié Ousmane de quitter sa mosquée, et de repartir avec ses liasses de billets, Tierno dénonce calmement à ses quelques fidèles leur attitude corrompue et intéressée. Alors que son autorité semble contestée, il met au point un stratagème qui permettra à sa fille de s’émanciper, et qui conduira Ousmane à sa perte.

Ainsi, plutôt que d’être moralisateur, ce film met chacun en garde de la montée de l’extrémisme qui, en déstabilisant ce qui est le plus précieux : la cellule familiale, parvient à gagner du terrain.

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